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MEXICO : L'AEROPORT, CARLOS SLIM ET LOPEZ OBRADOR (3)

tags : mexico, pl-fr,
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"Amlo explique au travers d'une bande dessinée pourquoi il ne faut pas construire l'aéroport (sic)"

Les jeux de dupes de Lopez Obrador

Ancien maire de la ville de Mexico et candidat de la gauche mexicaine aux élections présidentielles de 2006, 2012 et 2018, Andrés Manuel Lopez Obrador a finalement été "triomphalement" élu à la tête du Mexique cet été [1], et son nouveau gouvernement devrait rentrer en fonction le 1er décembre prochain.

Pour Atenco et le mouvement social opposé à la construction de l'aéroport, l'élection de Lopez Obrador a pu soulever un certain espoir, car au fil de sa carrière, celui-ci s'est toujours prononcé publiquement contre la construction du nouvel aéroport sur les terrains de l'ancien lac de Texcoco. Dès la réactivation du projet fin 2014, celui-ci avait proposé la mise en place d'une commission technique afin de proposer comme "solution alternative", la construction du nouvel aéroport sur les terrains de la base militaire aérienne de Santa Lucia, située à 40 kilomètres au nord de la capitale. En parallèle toute une propagande pédagogique hostile au mégaprojet aéroportuaire fut éditée par son parti, et lors du lancement de sa campagne électorale, début avril 2018, Lopez Obrador fit publiquement la promesse qu'une fois élu, les travaux de construction en cours seraient suspendus. [2].

Pour comprendre l'impact électoral de cette prise de position, il faut revenir à la campagne présidentielle de 2012 qui opposa Lopez Obrador à Enrique Peña Nieto. Ancien gouverneur de l'Etat de Mexico, ce dernier était en effet l'héritier des promoteurs historiques du premier projet d'aéroport de 2001, et le responsable direct de la répression à Atenco les 3 et 4 mai 2006 [3]. Face à un processus électoral totalement vicié et dont les résultats semblaient pliés d'avance, un fort mouvement de résistance civile s'était alors spontanément développé dans tout le pays et, parmi les principales forces sociales à s'être opposées à l'accession à la présidence de Peña Nieto, le Front des Villages en Défense de la Terre d'Atenco avait joué un rôle essentiel [4].

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convention contre Peña Nieto à Atenco

Suite à sa défaite, Lopez Obrador avait donc fait de son opposition à la réactivation du projet d'aéroport l'un de ses principaux chevaux de bataille, au même titre que l'opposition à la réforme énergétique et la réforme éducative, deux autres mesures extrêmement impopulaires alors édictées par le gouvernement d'Enrique Peña Nieto. Mais confrontés sur place à une offensive sans précédent visant à imposer la privatisation des terres collectives, la résistance d'Atenco et des villages environnants se trouvait alors fortement diminuée. Tandis que le FPDT tentait en vain de freiner les chantiers de l'aéroport, affrontant une répression des plus féroces [5], l'activisme politique de Morena, le parti fondé par Lopez Obrador en 2012, se limitait alors à recruter massivement des militants en vue des échéances électorales de 2018. Plutôt que de soutenir les tentatives de blocage, les dirigeants du parti se bornaient à promettre qu'une fois Lopez Obrador enfin au pouvoir, la construction de l'aéroport serait définitivement suspendue...

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actions menées par les paysans d'Atenco

Depuis le début de sa carrière politique, l'ascension de Lopez Obrador doit en effet beaucoup à sa stratégie récurrente de se présenter comme étant le débouché électoral des revendications sociales. Issu d'un petit bourg situé au cœur de la principale zone de production pétrolière de l'état de Tabasco, celui-ci n'était au départ qu'un simple cadre local du parti au pouvoir (le PRI, « Parti Révolutionnaire Institutionnel ») nommé, à la fin des années 70, à la tête de l'Institut National Indigéniste de la région autochtone chontal. Mais Lopez Obrador réussit très vite à s'imposer dans l'arène politique locale, en se faisant le relais des revendications exprimées par les paysans de l'état du Tabasco auprès des institutions. Un conflit majeur opposait en effet les communautés chontales à la société pétrolière étatique Pemex, qui construisait des puits de pétrole dans toute la région, entraînant la contamination de dizaines de milliers d'hectares de terres agricoles [6].

Rallié à la fin des années 80 à la toute-jeune dissidence électorale du « Parti de la Révolution Démocratique » (PRD), celui-ci tenta alors à deux reprises de gagner les élections pour le poste de gouverneur du Tabasco, en mobilisant la population contre les fraudes électorales et la gigantesque corruption des élites politiques locales. Mais ce n'est qu'à partir de 1996 qu'il accéda véritablement à la gloire nationale, suite à sa participation médiatique aux blocages des puits de pétrole entrepris par le mouvement paysan tabasqueño. Dès lors acclamé et plébiscité par la base électorale du PRD de tout le pays, il prit quelques mois plus tard la tête du parti de la « révolution démocratique », avant de gagner un peu plus tard les élections municipales dans la capitale, en juillet 2000.

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Lopez Obrador en 1996

Une fois au pouvoir, la gouvernance de Lopez Obrador a cependant toujours été des plus pragmatiques, et les rapports entre le dirigeant de la gauche électorale et le magnat mexicain Carlos Slim en constitue l'exemple le plus emblêmatique. Aujourd'hui vilipendé par les militants de Morena, le multimilliardaire jouissait en effet à cette époque de la bienveillance totale de Lopez Obrador qui, en 2001, l'avait nommé président du « Conseil consultatif pour le sauvetage du centre historique de la ville de Mexico ». L'attention du richissime homme d'affaires se concentrait alors bien moins sur le projet d'aéroport première mouture, alors porté par les élites politiques et économiques de l'état voisin de Mexico, que sur la « revitalisation des quartiers dégradés » de la capitale mexicaine. A la tête de la société anonyme « Centro Historico S.A », Carlos Slim racheta durant les "années Obrador" plusieurs dizaines d'immeubles et de bâtiments du centre-ville de la capitale, suivant l'exemple de ce qui s'était fait dans la ville de New York durant la décennie précédente. Suivant les conseils et grâce à la généreuse participation financière de Carlos Slim, Lopez Obrador alla même jusqu'à signer un contrat de plusieurs millions de dollars avec le sulfureux maire de New York Rudolph Giuliani, venu apporter ses conseils pour "gentrifier" le centre-ville et "réformer" la police de la ville de Mexico... [7].

Aux yeux du grand patronat mexicain, Lopez Obrador n'a pourtant jamais réussi à se départir de l'odeur de soufre due à sa proximité avec les luttes sociales, et l'opposition résolue des milieux d'affaires joua pour beaucoup dans l'échec de son accession au pouvoir en 2006 et en 2012 [8]. Pour s'attirer les sympathies des milieux d'affaires, celui-ci décida en conséquence de confier la direction de son futur cabinet présidentiel et la rédaction de son programme de gouvernement à l'un des principaux chefs d'entreprises du nord du pays, Alfonso Romo. Mais pour le grand capital, l'opposition de Lopez Obrador à la construction du nouvel aéroport continuait à poser problème...

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le milliardaire mexicain Alfonso Romo, responsable du "projet de nation" et coordinateur du cabinet présidentiel de Lopez Obrador...

Plutôt que de financer une campagne médiatique à son encontre, comme cela avait été le cas en 2006 et en 2012, les coordinations patronales mexicaines entreprirent alors d'exercer leur pression afin que « tous les aspirants à la présidence donnent des gages de continuité au chantier en cours, et n'en fasse pas un thème de débat politique » [9]. Le 17 avril 2018, Carlos Slim donnait ainsi une conférence de presse internationale, faisant clairement savoir que pour les investisseurs et le grand patronat mexicain, la remise en question de la construction de l'aéroport était inacceptable. En réponse, le candidat favori aux présidentielles fit alors une proposition surprenante : si le secteur privé était prêt à assumer la totalité des coûts de construction du nouvel aéroport, celui-ci cesserait de s'opposer au projet, et serait même prêt à en concéder la gestion future !

Un mois plus tard, lors d'un meeting électoral à Texcoco, Lopez Obrador proposait une solution intermédiaire : plutôt que de prendre une décision unilatérale, celui-ci organiserait fin octobre 2018 une grande « consultation nationale », afin que le "peuple mexicain" choisisse entre le maintien du projet sur les terrains de l'ancien lac de Texcoco, ou bien son "transfert" sur les terrains de la base militaire de Santa Lucia. Sous la pression des milieux d'affaires, la promesse électorale de suspension des travaux de construction laissait donc place à l'organisation d'une consultation "citoyenne". Mais, comme le mentionnait Trini, porte-parole du Front des Villages en Défense de la Terre d'Atenco, "ils parlent de consultation, alors qu'il y a déjà eu des morts, des tortures, des personnes incarcérées et des femmes violées"..."S'ils n'ont pas prêté attention à la parole des communautés affectées, comment va se faire cette consultation, si en fin de compte les riches ont assez d'argent pour manipuler l'opinion et faire dire "OUI" à l'aéroport ?" [10].

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mobilisation d'Atenco devant le local de campagne de Lopez Obrador, juillet 2018

Sous couvert de "donner la parole au peuple mexicain", la "consultation nationale" du 28 octobre prochain balaie en effet d'un trait les plaintes déposées depuis de nombreuses années par Atenco et tous les villages directement affectés par le projet, dont les droits en tant que peuples et villages originaires à être consultés avant la mise en oeuvre et la construction sur leur territoire de n'importe quelle infrastructure ont été systématiquement bafoués. Atenco, le Front des Villages en défense de la Terre et la Plateforme organisationnelle contre le Nouvel Aéroport et l'Aérotropolis soulignaient ainsi qu'à la différence du grand patronat, aucune audience ne leur avait jamais été accordée, malgré leurs demandes réitérées de rencontrer le nouveau président élu au sujet du projet de nouvel aéroport.

Face à ce scénario le 25 septembre dernier, durant le lancement de la campagne nationale d'opposition au projet d'aéroport "#YoPrefieroElLago" ("Moi je préfère le lac"), le Front des Villages en défense de la Terre et les Villages Unis contre le Nouvel Aéroport et l'Aérotropolis exprimaient leur détermination à "mener la bataille contre l'aéroport par le biais de tous les ressorts juridiques, politiques et de mobilisation sociale possibles", que ce soit avant, pendant ou après la consultation, "la défense de la vie [n'ayant] pas de date de péremption".

Le 25 octobre prochain, partout au Mexique et dans le monde, une convocation à la mobilisation la plus large possible est cependant lancée afin d'exprimer un rejet massif à ce projet écocidaire. Comme ceux-ci l'expriment dans le texte d'appel, "Ce qui est au centre du débat, c'est de savoir qui prend les décisions sur le futur du Mexique : les chefs d'entreprise, les puissants, les transnationales, l'oligarchie nationale que nous subissons, ou bien le peuple digne qui travaille, qui lutte et qui résiste pour un Mexique debout, appuyé sur la justice, et qui ne sera plus jamais soumis".

(A suivre...)

Siete Nubes


[1] Décrite comme une victoire "historique" fondé sur le vote de plus de 30 millions de Mexicains, la candidature de Lopez Obrador a totalisé plus de 53% des votes, écrasant largement les autres candidats en liste : 22 % des votes pour Ricardo Anaya du "Parti d'Action Nationale" (PAN) et 16% pour le PRI ("Parti de la Révolution Institutionnelle") et son candidat José Antonio Meade, le plus bas score jamais atteint par le parti dictatorial ayant gouverné le Mexique durant tout le 20e siècle. Bien que semblant constituer un désaveu total tout à la fois pour le PRI et Enrique Peña Nieto, au pouvoir de 2012 à 2018, que pour le PAN, qui avait gouverné le pays entre 2000 et 2012, l'élection présidentielle de 2018 a toutefois laissé place à quelques doutes sur le processus. Dans un communiqué émis cet été, les zapatistes s'étonnaient notamment du peu d'antagonisme des adversaires politiques de Lopez Obrador en comparaison des élections antérieures. Comme si, comme au bon vieux temps de la dictature institutionnelle, les élections avaient déjà été jouées d'avance...

[3] Enrique Peña Nieto est le neveu d'Arturo Montiel, ancien gouverneur de l'Etat de Mexico entre 2000 et 2005 et promoteur de la première mouture du projet d'aéroport en 2001, avant de devoir quitter la scène politique suite aux accusations de détournement de fonds à son encontre. Au sujet de la répression ordonnée par Enrique Peña Nieto en 2006 contre le village d'Atenco, revoir ici le fameux documentaire "Atenco. Briser le silence"

[4] La candidature présidentielle du priiste Enrique Peña Nieto avait été totalement promue et mise en scène par la principale chaîne de télévision du Mexique, Télévisa. En réaction s'était alors formé le mouvement « YoSoy132 » qui, appuyé par Atenco, organisa de gigantesques mobilisations pour dénoncer Peña Nieto et la propagande illégale de la chaîne audiovisuelle. La victoire électorale obtenue par ce dernier en 2012 suite à un massif achat des votes, avait par la suite entraîné une tentative de soulèvement social, que Lopez Obrador avait cependant refusé de cautionner.

[6] Voir le documentaire de canal 6 de julio, Tabasco, Petrolio y rapiña, 1996

[7] Rudolph Giuliani s'est rendu mondialement célèbre à la fin des années 90 pour avoir mis en pratique à New York la "théorie de la vitre brisée", qui insiste sur l'importance de combattre prioritairement les incivilités et la petite délinquance pour diffuser "le respect de la loi" au sein de la population, et permettre ainsi de "redresser la société". Ayant fondé une société de conseil en sécurité avec son ancien commandant de police - incarcéré depuis pour détournement de fonds-, Rudolph Giuliani fut payé à l'époque plusieurs millions de dollars par Carlos Slim pour venir aider à "nettoyer" ainsi le centre-ville de Mexico. Voir “Cuando Slim, Ebrard y AMLO pagaron 4.3 mdd a Giuliani”, Huffington Post, 10 novembre 2016. Quelques années plus tard, c'est Marcelo Ebrard, ancien chef de la police municipale de Mexico, qui succéda à Lopez Obrador en tant que maire de la ville et qui, en association avec le même Carlos Slim et la société française Thalès, mit en place “Ciudad Segura”, le gigantesque programme de vidéo-surveillance de la métropole.

[8] En 2006, les chambres patronales payèrent une énorme campagne publicitaire hostile à la candidature de Lopez Obrador, et jouèrent de tout leur poids pour empêcher qu'une commission juridique enquête sur la fraude électorale en faveur de Felipe Calderon. A la campagne présidentielle suivante en 2012, des centaines de milliers de cadeaux et de bons d'achat de supermarché furent offerts par le grand patronat à la population de tout le pays, en échange du vote pour la candidature de Peña Nieto