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Première rencontre internationale politique, artistique, sportive et culturelle des femmes qui luttent.

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8 MAI 2018 / @TRABA 

Fotos: @patxi

             « Première rencontre internationale, politique, artistique, sportive, culturelle des femmes qui luttent ». Un titre prometteur. Alléchant même. Déjà, le moment de l’annonce avait été spectaculaire, et à partir de-là, on se plaisait à croire que cela pouvait-être encore plus fort. Parce que les femmes zapatistes nous ont toujours fait rêver. Parce que c’est inédit et d’une beauté folle d’inviter la moitié de l’humanité dans ce coin reculé du monde. De renverser la domination et d’en faire une fête. Seulement pour les femmes. Rien que pour les femmes !
             Dès le portail, le ton est donné. Une banderole bleue qui se détache d’un ciel limpide « Bienvenidas a las mujeres del mundo ». Et sur le côté, sur fond jaune, bien visible « Prohibido a los hombres ». C’est tellement surprenant, sans gêne ni complexe que pas une femme ne résiste à se faire prendre en photo devant ces slogans. Ça lève le poing. Ça rigole. Elles se congratulent, entonnent des chants féministes. Des milliers d’Alice, pénétrant aux pays des merveilles. De toutes les couleurs, de tous les âges, de toutes les langues. C’est émouvant de voir tous ces sourires, ces centaines de femmes qui installent leur tente, un peu intimidées, pas encore bien sûre d’avoir compris l’enjeu de passer trois jours sans l’ombre d’une moustache ou d’un sourire prédateur. Comme si nous avions intériorisé, cette place à coté, en retrait de, et qu’il faut toujours se battre pour exister, parler, agir. Se faire violence pour ne pas se faire écraser mais là, c’est autre chose qui nous est proposé. Un espace sans prédateur ni proie. Pas de chasse à courre ni de combats d’arrière-gardes. La guerre est restée à la porte. Tout comme les hommes, elle n’est pas invitée.
Au début, on rit bien fort de voir les hommes perdus devant le portail, parqués à quelques centaines de mètres de là, bien à l’écart. Certains viennent hésitants, attendre que leur copine leur raconte ce qui se passe à l’intérieur. C’est un peu le monde à l’envers. Et lorsqu’un gars après une bonne heure, penaud sous son arbre, demande à une fille qui passe si sa copine va bientôt venir, elle lui répond goguenarde « Je crois pas non, elle joue au foot là ». Et voir la tête du gars, c’est trop drôle mais très vite, on passe à autre chose. Pas envie d’être sur le mode revanche ni domination inversée. On veut juste profiter de ce moment entre nous. Juste le temps d’une parenthèse enchantée.
            6h du matin, le groupe Dignidad y Resistencia de Oventik ouvre le bal. Guitare électrique, accordéon aux couleurs mexicaines et passe-montagne pour offrir la bienvenue aux femmes du monde. Le ciel, encore ébouriffé de sommeil, les enveloppe de son manteau de brume. On écoute le discours d’ouverture (1), d’une oreille distraite, peut-être trop habituée à la rhétorique zapatiste. Mais surtout déjà absorbée par l’ambiance qui se dégage de chacune d’entre nous.
Ce 8 mars, les femmes zapatistes prennent le pouvoir. Le pouvoir des mots. La force de la musique, du théâtre pour raconter le chemin qui les a amenées de l’ombre à la lumière. Un message simple à travers des saynètes qui racontent leur quotidien, leur combat pour prendre la parole, trouver leur place en assemblée. Devenir l’égale des hommes et pas seulement leur pis-aller. Le combat a été rude mais elles ont réussi. Et cette rencontre en est leur plus éclatante réussite. Non pas seulement pour elles mais aussi pour toutes les femmes du monde.
Et elles sont là et bien là, ces femmes venues d’horizons variés, les têtes dures, les timorées, les tatouées, les intellectuelles, les grosses à l’aise dans leur corps, les petites rigolotes, les minces énergiques, les coriaces, les punkettes, les zen, les lesbiennes activistes, les féministes en goguette, celles qui font du yoga, celles qui hurlent leurs rimes en flow, celles qui taguent leurs colères, celles qui écrivent leurs rêves, celles qui revendiquent, celles qui agissent, celles qui murmurent, celles qui crient, celles qui dansent, celles qui envoient tout balader au ciel, celles qui veulent faire l’amour dans les bois. En petite robe à fleurs, en short difforme, en poncho coloré, mal coiffée, tirée à quatre épingles. Chacune dans son style, avec sa timidité ou son excentricité.
Les corps se délestent, se dénudent au premier rayon. Il y a une nouvelle liberté. De celle qu’on avait oubliée. Pas de regard concupiscent, pas d’entrave ni de rôle à jouer. Les chaînes sont tombées, les prisons mentales se sont dissoutes. Une sécurité totale, dont on ne connaissait pas la saveur. Partout, les femmes se sourient. Il y a comme une bulle d’amour. L’énergie circule. Fluide. Amicale. On parle doucement. On murmure. On écoute beaucoup plus que d’habitude. Le respect et la curiosité de l’autre comme valeur commune.
             Il y a aussi les ateliers. Lieux pour partager sa douleur, échanger sa rage et construire un autre monde, ensemble. Des lieux où les femmes Mexicaines racontent les disparitions forcées à la frontière du Nord, où les femmes Guatémaltèques raconteur la douleur des 56 adolescentes brûlées vives (2), où les Honduriennes pleurent Berta Cacerès (3), où les féminicides sont un des liens d’horreur le plus fréquent entre toutes ces femmes d’Amérique Latine. Dénoncer ce patriarcat qui prend souvent le visage de l’impunité. C’est aussi un lieu d’expression pour mettre en lumière la force des femmes Mapuche, des femmes Kurdes, des femmes palestiniennes et de toutes les anonymes courageuses qui luttent dans leur pays pour un État de droit. Et tous ces ateliers pour déconstruire le genre, parler de la spécificité du corps au féminin, de gynécologie naturelle, de médecine alternative où les femmes auraient leur maux à dire. Les sexualités se partagent à cœur ouvert. Sans tabou ni préjugés.


Puis entendre ces petites femmes en passe-compagne, qui parlent tout doucement de cette autonomie incroyable qu’elle ont mises en place, même si la plupart du temps, elles écoutent et prennent des notes. Une posture toute en humilité et même, la plus aguerrie des féministes, les kamikazes qui veulent castrer les hommes, celles qui savent et qui parlent tout le temps, se taisent émerveillées. Et dans tous les regards, on retrouve la même admiration et un respect immense pour toutes les femmes zapatistes qui ont su fédérer et créer cette rencontre exceptionnelle. Accueillir, donner à manger, créer des douches et des toilettes, planifier les ateliers, les concerts, faire la régie son et lumière et tout le reste dont on ne saisit pas vraiment l’ampleur, sans qu’il n’y ait le moindre incident ni la moindre plainte. Un travail de titan qui leur semblerait presque naturel. C’est tout simplement hallucinant. Et le plus extraordinaire, peut-être, c’est cette boite à idées, où chacune pouvait s’exprimer, dire ce qui avait été bien, ce qui n’avait pas fonctionné. Dans le souci de s’améliorer par l’échange. Une remise en cause perpétuelle de leurs actions. Un zapatiste ne se repose jamais sur ses lauriers et c’est bien pour ça qu’ils sont encore là, vingt ans plus tard…
             Dans tous les coins, les corps s’étirent voluptueusement. Yoga, reiki, danse contact, boxe. On s’élève vers le ciel, on se bouscule, on se frôle, on se jette au sol. On exorcise ses peurs, on les envoie balader d’un coup de reins, on les piétine allégrement, sans regret ni remord. On se relève, grandie d’une émotion nouvelle. Riche de sensations qu’on croyait refoulées.  Il y a comme un goût d’enfance dans les regards, les attitudes. Celles d’avant l’hostilité du monde des grands. Le temps d’un instant, on redevient cette gamine aux genoux écorchés qui ne sait pas encore qu’elle sera une adulte maladroite, au cœur trop plein et aux émotions à fleur de peau.
Sur les murs, des photos, des textes, des dessins, des poèmes qui témoignent de la richesse de l’âme au féminin. Sur les terrains, ça joue au foot en jupette colorée. Ça tape dans un ballon de volley. Ça trépigne sous un panier de basket. Ça court, ça s’essouffle sous un soleil de feu qui ferait presque regretter la Sibérie nocturne. Et la victoire est si peu importante que s’en est jouissif. On se met à soutenir la beauté du geste. Une Allemande athlétique fait un dribble du tonnerre et marque un but. Super ! Une zapatiste sautillante récupère un ballon et va direct marquer un panier. Magnifique ! On supporte une équipe puis l’autre dans la foulée. Pas de favori, juste des femmes qui s’amusent. De vraies gamines aux joues rouges et visages échevelés. La compétition est aux oubliettes. On tire la chasse sur ces rivalités d’un autre siècle.
Une batucuda Colombienne frappe sa rage de toutes ses forces, les femmes exultent leur colère, crachent sur le patriarcat, écrasent le machisme d’un bon coup de baguette. Les tambours vibrent et l’espoir ressemble à une danse collective, à une transe où les corps débordent. Le mouvement se fait circulaire. Comme une sarabande folle. Les sorcières d’aujourd’hui convoquent celle d’hier : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler ». La batucada se tait. Les corps soufflent. Ça pourrait être fini mais non, les colombiennes veulent tout donner. Le tambour murmure à nouveau. Les femmes s’agenouillent. Le son revient comme une charge de cavalerie. Jubilation totale. Nos corps ne nous appartiennent plus. C’est la dernière danse avant la fin d’un monde. Celui des machos néandertaliens.
             Il y aussi les concerts, les bals. Pendant trois jours, la voûte céleste se conjugue au féminin. Les rappeuses du monde jettent leur flow qui piquent, qui caressent, qui brûlent de rage et d’amour. Comme la vie. Celle qu’on retrouvera dans quelques heures. En attendant, on danse et les mots d’Emma Goldman, prennent tout leur sens « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution ».
Évidemment, on a dansé mille fois. On a remué nos corps sur toutes les musiques du monde. Mais là, la cumbia a une autre saveur, le hip-hop nous percute en plein ventre, l’accordéon résonne comme jamais auparavant. C’est comme un ressac où chacune se fait écume, vague, gouttes de sueur, grains de sable. Particules dans l’air qui s’agrègent et se désagrègent comme des bulles de bonheur. Nos corps bougent différemment, et c’est indéniable avec le groupe Dignidad y Resistencia. Les premiers jours, la chanteuse était guindée, formelle comme une zapatiste en représentation mais au bout de trois soirs, elle chaloupe. Elle ondule. Comme libérée. La guitariste nous fait un solo, digne de Led Zepellin. Tout simplement, jubilatoire. Elles reprennent la chanson « El del moño colorado ». Le tube mexicain par excellence! Repris en chœur par toutes, même celles qui ne la connaissent pas se prennent à chanter à tue-tête, épaule contre épaule avec sa voisine. Petit moment de grâce.
             La rencontre a bien eu lieu, l’échange s’est fait bien au-delà des mots et des discours. Et les « grandes gueules » ont le sourire timide d’un premier émoi. C’est beau ces rôles qui s’ajustent, se bousculent, se cajolent sous ce ciel immense, aussi grand que les espoirs zapatistes.
Mais tous les rêves ont une fin. Il va falloir se quitter. Le discours de clôture est anthologique (4). C’est drôle, plein d’humour et d’amour : « Nous remercions vos écoutes, vos regards, vos mots, vos ateliers, vos discussions, votre art, vos vidéos, vos musiques, vos poésies, vos histoires, vos théâtres, vos danses et bals, vos peintures, vos choses bizarres qu’on ne savait même pas ce que c’étaient, et tout ce que vous nous avez apporté pour que nous connaissions et apprenions de vos luttes ». Vos choses bizarres déclenchent une vague de rires incompressibles. Parce que c’est tellement vrai…
Puis les zapatistes avec humilité se demandent si la rencontre a été à la hauteur de nos attentes. Et là, une clameur s’élève aussi puissante que le grondement de la terre. Des milliers de « Gracias » dans toutes les langues portés par des applaudissements presque sauvages. Ça vous soulève le cœur. Les larmes montent malgré soi. Les peaux frémissent de cent mille émotions. Nous ne sommes plus qu’un corps qui s’étreint, qui ne veut plus se lâcher. Les regards se font plus intenses. On se parle d’âme à âme. Convaincue d’être en train de vivre une rencontre exceptionnelle, de celles qui resteront dans les annales intimes. De celles qui vous tiendront éveiller la nuit et qui vous redonneront le courage d’affronter l’hostilité du monde. Parce que vivre, c’est s’exposer à vivre de tels moments.
Le soir, les gamines zapatistes exultent sur le reggaeton le plus en vogue du moment « Despacito ». Elles sautillent, lèvent les bras en l’air, se déhanchent, libres de leurs corps comme si c’était la première fois. Et le plus émouvant, c’est que c’est sûrement le cas…
Finalement, les hommes sont invités pour le dernier bal. Et instinctivement, on retrouve nos vieux réflexes face à un gars qui vous sourit. La copine, à côté, se raidit aussi. Guerrière à nouveau, malgré soi. Et le pauvre gars est tout penaud de nous importuner. La faute à qui ? A quoi ? Chacun chargé de ses rôles imposés, figé dans un cercle vicieux qu’il ne sait comment rompre. Chacun cherchant une issue de secours. Comme une volonté d’ajuster les rôles, de croiser les genres et ne plus se cantonner à un sexe biologique, qui agit comme un carcan archaïque.Et lorsque les chaînes sont trop lourdes se retrouver entre femmes, créer sa bulle de bien-être. C’est peut-être un, parmi tant d’autres, des enseignements de ces rencontres, chasser cette sacro-sainte culpabilité qui nous dévore lorsqu’on fait un petit pas de côté. Et se laisser le droit de divaguer. Avec ou sans les hommes.
           Lors de ces rencontres, les femmes zapatistes nous ont offert un cadeau inestimable, l’invincibilité. Pas celle séculaire des hommes. Pas celle qui se prend par les armes. Non, celle qui s’offre avec le cœur et la bienveillance. La sensibilité n’est plus une tare. On peut pleurer, rire fort, s’étreindre, s’éprendre, s’épancher, bafouiller, chercher ses maux sans être ni faible, ni ridicule. La peur nous a quittées. Enfin libres. Nous sommes cent. Nous sommes mille. Nous sommes huit mille cœurs vibrants à l’unisson. Plus, toutes les absentes, disparues, tuées, violées, torturées, assassinées qui sont là, partout où tu poses ton regard, dans les sourires que tu croises. Petites étoiles qui illumineront nos chemins de traverse. Et nos rêves de demain.
Traba, El sunzal, El Salvador. 13  avril 2018.
(3) Militante écologiste, issue de la communauté lenca. Elle est surtout connue pour sa défense du fleuve Gualcarque. Après avoir été victime de menaces pendant plusieurs années, elle a été assassinée à son domicile le 2 mars 2016.