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Marichuy, aspirante à la présidence du Mexique, Histoire & perspective d'une lutte pour la dignité indigène

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Maria de Jesus Patricio Martinez aspirante à la présidence du Mexique : Histoire et perspective d’une lutte pour la dignité indigène.

Texte et photos Ophélie Parent
Le 1er Janvier 1994, le jour de la mise en vigueur de l’ALENA, l’EZLN (l’Armée Zapatiste de Libération Nationale) se soulève en armes dans le Sud-Est du Mexique et déclare la guerre au gouvernement mexicain. A la demande de la Société Civile, les Zapatistes baissent les armes et privilégient la voie institutionnelle pour faire valoir le droit à l’auto-détermination des peuples.
En Octobre 1996 est créé le CNI (Congrès National Indigène), le CNI, organisé en 1996 à l’initiative des Zapatistes a pour but de coordonner l’action des peuples indigènes du Mexique dans leur défense pour leur terre et leur territoire. Le CNI a toujours eu une relation étroite avec les Zapatistes, en accord sur le thème de la lutte pour le droit à l’autodétermination qu’ils appellent l’autonomie, le CNI dispose cependant de sa propre indépendance, il se réunit à cinq reprises, en 1996 et en 1998 dans la Ville de Mexico, en 2001 dans l’Etat du Michoacán, en 2006 dans l’Etat de Mexico et en 2016 au Chiapas.


Que tremble la terre jusque dans ses entrailles


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Du 9 au 14 octobre 2016, des représentants du Congrès National Indigène descendent donc vers le Chiapas et se réunissent pour la Vème fois, à l’occasion de la célébration de leur 20ème anniversaire.
« C’est ainsi que nous nous sommes réunis pour célébrer la vie durant le Cinquième Congrès National Indigène qui a eu lieu du 9 au 14 octobre 2016 au CIDECI-UNITIERRA, au Chiapas, là où encore une fois nous nous rendons compte de l’aggravation de la spoliation et de la répression qui n’ont pas cessées depuis 524 années quand les puissants ont initié une guerre ayant pour but d’exterminer ceux qui appartiennent à la terre et qui, étant ses enfants, n’avons permis sa destruction et sa mort au profit de l’ambition capitaliste qui ne connaît pas de but autre que cette même destruction. La résistance pour continuer à construire la vie, aujourd’hui devient parole, apprentissage et accords »[1].
Face à cette situation, et en réponse à la proposition de l’EZLN d’envoyer à la présidence une candidate indigène appartenant au CNI, ce dernier décide de former un Conseil Indigène de Gouvernement (CIG) et de faire évaluer cette proposition au sein même de toutes les communautés du CNI présentes sur l’ensemble du territoire national mexicain : la candidate serait la porte-parole du CNI, dont les représentant.e.s élu.e.s conformeraient le Conseil Indigène de Gouvernement, c’est-à-dire leur propre gouvernement, sur les bases indigènes de l’organisation collective.

Et elle a tremblé ! Rapport depuis l’épicentre…

Le 1er janvier 2017, date du 23ème anniversaire du soulèvement zapatiste, par le biais d’un communiqué signé conjointement par l’EZLN et le CNI, ces derni.ère.s annoncent la validation de la proposition et réaffirment leurs raisons et leurs objectifs :
« C’est ce que nous avons inventé et réinventé non par goût, mais comme l’unique forme que nous avons de continuer à exister, c’est-à-dire ces nouveaux chemins sortis de la mémoire collective de nos propres formes d’organisation, qui sont les produits de la résistance et de la révolte, du faire front chaque jour à la guerre qui n’a jamais cessé et qui n’a jamais pu en finir avec nous. Dans ces formes, il n’a pas seulement été possible de tracer la voie pour la reconstitution intégrale des peuples, mais aussi de nouvelles formes plus civilisées, des espoirs collectifs qui deviennent communautaires, municipaux, régionaux, d’état et qui apportent des réponses précises aux problèmes réels du pays, loin de la classe politique et de sa corruption ».
Cet événement de début d’année nous rappelle que la question indigène n’est pas résolue au Mexique. Entre déplacements forcés, attaques paramilitaires, accaparations des terres au profit de mégaprojets, éradication des différents groupes définis et/ou s’autodéfinissant comme peuples originaires, la décision prise par le CNI et proposée par l’EZLN est présentée comme l’ultime opportunité pour défendre le droit à l’autodétermination des peuples face aux politiques mortifères d’extermination capitalistes:
« C’est ce que nous demande l’humanité et notre mère qui est la terre, en cela nous découvrons qu’est venu le temps de la dignité rebelle que nous matérialiserons en convoquant une assemblée constitutive du Conseil Indigène de Gouvernement pour le Mexique au mois de Mai 2017 et dès ce moment-là, nous jetterons des ponts aux compañeros et compañeras de la société civile, les médias de communication et les peuples originaires afin de faire trembler la terre jusque dans ses entrailles, vaincre la peur et récupérer ce qui appartient à l’humanité, à la terre et aux peuples, pour la récupération des territoires envahis ou détruits, pour le retour des disparus du pays, pour la liberté de toutes et tous les prisonniers politiques, pour la vérité et la justice pour les assassinés, pour la dignité du champ et de la ville. C’est-à-dire, n’ayez aucun doute, nous y allons pour tout, après tout nous savons que nous avons face à nous peut-être la dernière chance, en tant que peuples originaires et en tant que société mexicaine, de changer pacifiquement et radicalement nos propres formes de gouvernement, en faisant que la dignité soit l’épicentre d’un monde nouveau. »[2]

Maria de Jesus Patricio Martinez élue porte-parole

Du 26 au 28 mai dernier, au CIDECI, a lieu l’Assemblée Constitutive du Conseil Indigène de Gouvernement où fut mis en place le Conseil et présentée la porte-parole du CNI :
Maria de Jesus Patricio Martinez
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Photo prise le 10 février à Xochimilco, dans le cadre d’un meeting de pré-campagne.
Maria de Jesus Patricio Martinez, surnommée Marichuy, est originaire de la région nahua de Tuxpan, dans l’état de Jalisco, elle pratique la médecine traditionnelle naturelle à partir de l’herboristerie. Elle dispose d’un long parcours de lutte pour la défense des peuples indigènes, en 2001 elle avait accompagné la commandante zapatistes Ramona, lorsque celle-ci s’était rendue devant le Sénat pour exiger une réforme constitutionnelle à faveur du droit à l’autodétermination des peuples. La trajectoire de Marichuy fut donc déterminante dans le choix du CNI pour la nommer porte-parole.
Le 7 octobre 2017, Marichuy s’inscrit à l’Institut National Electoral, acte officialisant son entrée dans le processus électoral, en tant que candidate indépendante. Dès lors, elle commence à parcourir les différents états du pays afin de faire connaître sa proposition dans le but de collecter les 866 593 signatures de la société civile, nécessaires à sa participation aux élections présidentielles de 2018.
Lors de la pré-campagne un élément attire l’attention et déconcerte : l’humilité et la simplicité de Marichuy. Marichuy qui ne regarde jamais les appareils photos, aux dépits de ceux et celles comme moi qui cherchent à lui prendre la meilleure photo, le meilleur sourire, sous le meilleur angle, à chacune de ses apparitions. Marichuy n’est pas une figure politique commune, Marichuy ne cherche pas à être une star sous les projecteurs, Marichuy assume qu’elle est une porte-parole, pas plus, pas moins, sa voix est celle du CNI et du CIG mais aussi celle de tout.e.s les opprimé.e.s, celle de tou.te.s celles et ceux que le capitalisme a laissé de côté dans sa quête du pouvoir dans la haine et la violence.
Marichuy est au coeur de l’attention dans tous ses événements publiques, l’auditoire veut voir la nouvelle candidate indigène, souvent, les gens attendent une personne charismatique mais le charme de Marichuy ne se trouve pas dans sa capacité à rassembler les foules, à être applaudie, il se trouve dans son naturel, dans sa patience, dans son calme et dans l’attention qu’elle porte aux autres. Lors de ses meetings, ce sont des représentant.e.s du CIG, du CNI, des intellectuels, des défenseurs des droits de l’homme, des représentantes de collectifs féministes qui parlent, Marichuy est toujours la dernière à prendre la parole dans un discours aux mots de rassemblement, d’unité et de force, dans la lutte contre les politiques d’extermination de la vie indigène et de la nature universelle. Marichuy resplendit d’honnêteté et de fierté d’être ce qu’elle est : une femme indigène, forte et déterminée à vaincre le capitalisme.



Quatre mois pour convaincre


Dans cette course pour les signatures Marichuy ne s’est pas arrêtée une seconde avec à peine une journée de repos par mois, cependant l’objectif en valait la peine car il allait bien au-delà des élections: faire entendre la voix des peuples indigènes sur les violences qu’ils vivent au quotidien : la discrimination, les déplacements forcés, les disparitions forcées, les massacres, les dépouillements de terres, les prisonniers politiques, les féminicides, et la liste est longue.
Si Marichuy et le CIG sont passés par de nombreuses phases durant cette collecte de signatures c’est avec dignité qu’ils et elles ont terminé la pré-campagne en laissant un message très clair :
“Vamos mas allá de las firmas”
“Nous allons au-delà des signatures”
Comme a pu le dire, lors du meeting à l’Université Autonome Métropolitaine de la Ville de Mexico, Guadalupe Vasquez Luna, survivante du massacre d’Acteal en 1997 :
“nous avons réussi, la candidature était un prétexte pour être avec vous, et nous avons réussi, nous sommes ici en train de partager avec vous, et c’est ce que nous voulions »
« Nous irons chercher les signatures jusqu’à la fin, mais ce n’est pas notre objectif, notre objectif est l’organisation, notre objectif est que se réveille ce Mexique profond et que nous puissions lutter, tous et toutes ensemble, contre le capitalisme. »
Les peuples indigènes connaissent très bien le capitalisme, ces peuples indigènes organisés, qui voient et vivent ses conséquences de près, n’ont pas besoin d’années d’études pour savoir et comprendre qu’il s’agit d’un système de destruction. Parce qu’elles et eux, sur leurs terres et leurs territoires, se trouvent en première ligne du front, face à l’oppresseur, dans la ligne de mire d’un système qui veut leur annihilation.
Pour les peuples originaires, indigènes et organisés, les choses sont très simples à comprendre : le capitalisme est géré par ceux d’en haut. Par quelques personnes qui accumulent le capital et s’enrichissent en faisant croire à la population que les choses sont ainsi et qu’elles doivent continuer à l’être pour que le pays puisse se développer et faire partie du premier monde[3]. En réalité, les riches et ceux qui disposent du pouvoir, n’agissent qu’à faveur de leur propre bénéfice, ils divisent la population, ils provoquent des conflits, pour que le peuple mexicain croie que le problème vient de lui et non du système qui les exploite. Ceux d’en haut jouent avec les pauvres et les indigènes comme si ces derniers étaient les pions d’un jeu de société sadique à mi-chemin entre les échecs et le monopoly.



La construction de la nation mexicaine est marquée par une contradiction intrinsèque, les mexicains se considérant métisses revendiquent souvent leur richesse culturelle en se référant à la diversité de populations qui la compose et, en même temps, peuvent traiter les peuples indigènes comme s’ils étaient uniquement présents pour servir de paysage folklorique à la disposition des touristes partis en vacances.
Dans une ville très touristique comme San Cristobal de las Casas qui se trouve dans l’état du Chiapas, état regroupant un des plus hauts taux de populations indigènes au Mexique, on peut observer la façon dont les indigènes sont observés de haut, sont discriminés, insultés, comme s’ils étaient responsables de leur pauvreté, comme s’ils étaient responsables que le Mexique ne fasse pas partie du premier monde, comme s’ils étaient coupables des maux du pays.
Pour cette raison les Représentantes et Représentants du CIG sont là pour nous dire : ne vous trompez pas d’ennemi, nous ne sommes pas la cause de tous ces maux, l’ennemi ce n’est pas nous, l’ennemi ce sont les autres, ceux d’en haut, ceux qui décident, ceux qui vendent notre territoire pour des miettes de pain aux entreprises étrangères, ceux qui polluent notre eau, ceux qui polluent notre terre, ceux qui veulent détruire et non construire, ceux qui veulent monter et non descendre, ceux qui veulent diriger et non obéir[4], ceux qui misent sur la mort alors que nous parions pour la vie, nous voulons ce qu’il y a de mieux pour nos filles et nos fils, nous voulons qu’ils puissent bien manger, être en bonne santé, aller à l’école, mais, surtout, vivre en paix. Ceci est le message donné par le Conseil Indigène de Gouvernement et sa porte-parole Maria de Jesus Patricio Martinez.
Parce que « le gouvernement a fait des peuples indigènes des fainéants », ils leurs ont tout enlevé, leurs terres, leurs récoltes, leur maïs, leurs haricots, leurs courgettes, leur eau et ils les ont remplacés par des programmes sociaux que planifie, gère et distribue le Ministère du Développement Social aussi connu sous le nom de « Ministère des Achats de Votes ». Parce que, en effet, ces programmes sociaux leur ont donné une opportunité : l’opportunité de leur être entièrement dépendants. Ils leur ont volé leur âme et leur solidarité communautaire, ils les ont convertis en zombis. Voici le prix du progrès et de la prospérité, des peuples indigènes se battant entre eux pour recevoir l’aumône de l’état : des miettes de pain qui leur permettent à peine de survivre.
Comme le disait Lupita, la représentante du CIG du peuple d’Acteal, “ils nous ont donné l’opportunité de progresser dans la pauvreté”. En plus de les laisser dans la misère, ils leur ont enlevé leur identité, leur identité qui est celle de la terre, de la terre-mère, du maïs, du haricot, « nous sommes couleur de la terre » disent-ils. Ils leur ont volé leurs broderies, en les produisant en série et à très faible coût par des entreprises qui exploitent leurs ouvriers en les payant un salaire misérable. Ils leur ont volé leur or, leur argent, leurs pierres précieuses, ils leur ont tout pris.

Contre le capitalisme : l’Organisation


Pour ces raisons s’organisent les peuples indigènes, pour ces raisons ils ont construit le Congrès National Indigène et le Conseil Indigène de Gouvernement, pour ces raisons Marichuy, pour ces raisons ils se mettent en scène, pour que le peuple mexicain se souvienne que Zapata[5] Vit toujours et que la Lutte Continue. D’un mouvement fatigué par l’expropriation des terres et les massacres que leur coûte la défense de leur droit, le CNI a fait un pas en avant. Le nombre de signatures n’a pas été atteint : et alors ? Est-ce vraiment si important ? Leurs luttes se limitent-elles à quelques signatures, filles d’un système corrompu, inaccessible à ceux d’en bas ? Dans son propre parti, Anaya a été élu candidat officiel du PAN[6] avec 203 000 votes, l’élection était si démocratique qu’il était l’unique candidat.
Marichuy a récupéré 281 955 signatures, desquelles 94.5 % sont valides alors que, deux autres candidats, Jaime Rodríguez Calderón et Armando Ríos Pitter, ont été disqualifiés pour fraude dans leur collecte de signatures, ayant envoyé, par exemple, des milliers de photos de carte d’électeur prises sur internet, ou encore de personnes mortes ou en prison. La candidature de Margarita Zavala Gomez del Campo, la seule candidature indépendante à avoir été validée et ce, malgré les nombreuses irrégularités dans son processus de collecte de signatures, est toujours dans une position incertaine, face au risque que celle-ci soit annulée. Ce qui est peu probable, la candidate n’étant autre que la femme de l’ex-président Felipe Calderon (2006-2012), ce qui facilite la collecte de signature, mais également les compétences en termes de fraude électorale.
Pour Marichuy, la collecte était biaisée d’avance, celle-ci devait se faire à partir d’une application sur smartphone que, dans le meilleur des cas, si les communautés indigènes en disposaient d’un, il servait pour l’ensemble du village. Par ailleurs, l’application était tellement lourde qu’un smartphone basique n’était pas capable de la supporter. Comme l’ont répété les membres du CIG : le procédé était dès le départ un projet raciste, qui empêche l’accès à la candidature indépendante aux plus démunis.
Le 12 février 2018, trois défenseurs des droits de l’homme de la CODEDI (Comité pour la Défense des Droits Indigènes) ont été tués sur le chemin du retour à leur communauté, après avoir eu une réunion avec des fonctionnaires de l’état de Oaxaca. Ces personnes avaient reçu Marichuy sur leur territoire en janvier. Le 9 février ont été menacés des militants luttant contre la construction du projet électrique Coyolapa Atzala, avant que soit brûlé un de leurs autobus, ils avaient reçu Marichuy en janvier, à Huajuapan de Léon, dans l’état de Oaxaca. Ces actes sont des exemples récents d’une série d’attaques réalisées envers celles et ceux qui participent à la construction d’un Mexique plus juste, plus respectueux de la vie et de la nature.
Le 14 février, le convoi de Marichuy a souffert d’un grave accident, alors que cette dernière réalisait sa série de meeting dans l’état de Baja California. Le peu de ressources avec lesquelles elle a réalisé sa pré-campagne se sont révélées : la voiture n’a pas supporté la chute, plusieurs personnes ont été blessées dont un blessé grave, et est également décédée une femme du réseau de soutien au CIG : Eloisa Vega Castro.
Résultat de la campagne : 4 morts et Marichuy qui se verra refuser la participation aux élections présidentielles mexicaines de 2018.
La suite ? l’Organisation contre le capitalisme en dehors du calendrier électoral car comme le disent les représentants du CIG : notre temps n’est pas celui des élections, notre temps est celui des indigènes, celui de la terre-mère, celui de la vie, celui de la communauté.
De nouveaux processus de construction d’autonomies sont apparus dans des communautés Purépechas de l’état de Michoacan, les communautés ne laisseront pas entrer les urnes dans leurs villages cette année, nous nous y rendrons prochainement.

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Affaire à suivre…